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Une vie de kessala

14 June 2008

Des journées de 14 heures, des revenus aléatoires et un lieu de travail singulier… Plongée dans le quotidien d’une profession pas comme les autres.
Ă€ six heures du matin, Halima a dĂ©jĂ  un pied hors du lit. Alors que les ruelles de son quartier, dans l’ancienne mĂ©dina de Casablanca, commencent Ă  peine Ă  s’animer, cette fringante septuagĂ©naire dĂ©bute sa journĂ©e. Les rĂ©veils aux aurores, elle a fini par s’y habituer. C’est sa profession de kessala qui les impose. Un mĂ©tier bien particulier, qu’elle
exerce depuis plus d’une trentaine d’annĂ©es. Direction : le hammam oĂą elle officie, situĂ© aux Roches noires, et qui fait dĂ©finitivement partie de sa vie. “J’ai dĂ©butĂ© dans ce hammam dans les annĂ©es 70. Mais j’ai travaillĂ© dans un autre hammam pendant six ans, avant de revenir Ă  la case dĂ©part”, raconte-t-elle avec un sourire dĂ©sabusĂ©. Dès son arrivĂ©e sur son lieu de travail, Halima sacrifie Ă  un rituel immuable : elle se dĂ©barrasse de sa jellaba, prĂ©pare le thĂ©, pendant que ses collègues se chargent du pain et du beurre. Ce n’est qu’après un copieux petit-dĂ©jeuner, partagĂ© avec les autres kessalate, que la journĂ©e peut commencer. Une longue journĂ©e. “On commence vers sept heures pour terminer vers 10 heures du soir. Et les week-ends, on peut rester jusqu’Ă  minuit, explique-t-elle. Quant Ă  celles qui viennent plus tĂ´t, elles n’ont gĂ©nĂ©ralement pas besoin de nous”. D’autres ne peuvent se passer de leur “kessala attitrĂ©e”. C’est le cas de cette habituĂ©e qui fait son entrĂ©e vers 8 heures. Elle exige les services d’une collègue de Halima. “Il y a des clientes qui prĂ©fèrent telle ou telle kessala. D’autres prennent simplement celle qui est disponible”, nous explique-t-elle. D’ailleurs, Halima s’enorgueillit d’avoir le plus de fidèles dans ce hammam, “parce que je prends bien soin d’elles”, poursuit-elle, scrutant l’entrĂ©e, dans l’attente d’une hypothĂ©tique cliente. Celle-ci arrive finalement environ une heure plus tard, une trentenaire qui ne semble pas dans le besoin. Un gĂ©nĂ©reux pourboire en perspective ? “Il n’y a pas de tarif dĂ©terminĂ©. Chacune paie selon ses capacitĂ©s et sa gĂ©nĂ©rosité”, argumente Halima. Les largesses des clientes varient de 15 Ă  40 DH, et dĂ©passent rarement les 50 DH. “Ne vous fiez pas aux apparences ! J’ai eu une fois une cliente toute bardĂ©e d’or. Mon travail terminĂ©, je l’ai attendue Ă  l’extĂ©rieur. Elle s’habilla sans mĂŞme faire attention Ă  moi. Et s’en alla tranquillement”, poursuit Halima, mi-blasĂ©e, mi-amusĂ©e. L’anecdote n’a rien d’exceptionnel, elle fait simplement partie des “risques du mĂ©tier”.

Entre 0 et 200 DH par jour
Il est 11 heures. L’heure du dĂ©jeuner approche. Une kessala, oisive, est dĂ©pĂŞchĂ©e chez le boucher du coin. Elle en ramène de la viande. Gratis, comme tous les jours. “C’est payĂ© par le patron. Mais les lĂ©gumes du tajine, c’est pour notre pomme”, prĂ©cise Halima. Pas de quoi se plaindre, dĂ©jĂ  que la gĂ©nĂ©rositĂ© alimentaire du patron n’est pas courante dans le secteur. Les patrons de hammam ne sont en effet tenus par aucune obligation envers les kessalate. Seule la “prĂ©posĂ©e aux affaires” est rĂ©tribuĂ©e Ă  quelque 150 DH par semaine, en plus d’un dirham par paquet gardĂ©. Quant Ă  la kessala, elle n’est payĂ©e que par ses clientes. Et les recettes quotidiennes sont pour le moins alĂ©atoires, oscillant entre zĂ©ro et 200 DH. RĂ©sultat, les revenus mensuels d’une kessala, dans un hammam assez bien achalandĂ©, tourneraient autour du SMIG. Et pour amĂ©liorer l’ordinaire, certaines vendent sur place du savon, des rasoirs et autres accessoires de bain.

Vers 13 heures, c’est la pause dĂ©jeuner. Le repas est pris en groupe, dans un petit espace Ă  l’abri des regards. L’occasion de papoter un peu, de raconter la petite mĂ©saventure avec telle cliente, de dĂ©nigrer l’avarice de telle autre… Mais pas question de s’Ă©terniser, encore moins de s’abandonner Ă  une improbable sieste. Le repas terminĂ©, les kessalate reprennent leurs postes et leurs gants, dans l’attente de nouveaux corps Ă  “travailler”. “Ici, on se connaĂ®t et on se respecte, mais dans d’autres hammams, les problèmes entre kessalate sont la règle, lance Halima. Elles en arrivent parfois aux mains !”. Aucune des kessalate n’en aura finalement besoin cette journĂ©e. Vers 16 h, Halima a dĂ©jĂ  gommĂ© huit femmes, et empochĂ© plus de 200 DH. Une bonne journĂ©e. Il y a aussi les journĂ©es sans. Halima et ses copines aident alors les baigneuses Ă  remplir leurs seaux, moyennant un petit backchich. C’est toujours bon Ă  prendre.

Il est 20 h, Halima s’allonge sur une chaise longue, réservée aux kessalate. Après 10 clientes, et 250 DH, il est peut-être temps de souffler. Et à 70 ans passés, il est peut-être également temps de se reposer.

Sanae Elaji

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